IntroductionMonsieur
le Bâtonnier, Monsieur le Président, Madame la Ministre,
Il
peut paraître difficile de faire aujourd'hui un discours sur le succès du système de
règlement des différends de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pilier
essentiel du nouveau système de commerce multilatéral alors même que ce système
est mis sous forte pression dans l'affaire qui oppose les États-Unis et l'Union
européenne sur le commerce des bananes. Par contre, le moment difficile que traverse
l'OMC montre une fois de plus l'importance extraordinaire qu'a pris le système de
règlement des différends dans la conduite du commerce mondial - et combien nous avons
tous, en particulier les États-Unis et l'Union européenne, plus que jamais intérêt à
préserver son intégrité.
Ce
n'est pas la première fois qu'un différend commercial sur une question de grande portée
politique et économique oppose les États-Unis et l'Europe ce n'est pas la
dernière non plus. Mais, avec l'OMC, le contexte n'est plus le même. En effet, avec le
nouveau système de règlement des différends tous les états Membres de l'OMC ont
l'obligation de gérer ces frictions non par des actions unilatérales, mais par
des règles de droit mutuellement convenues.
Ce
n'est pas non plus la première ni la dernière fois que le nouveau système de règlement
des différends de l'OMC est mis à l'épreuve. Mais c'est la première fois qu'il l'est
dans le cadre de la mise en uvre d'un arrêt de l'Organe d'Appel.
Le
système de règlement des différends a été conçu en effet par l'ensemble des Membres
pour éviter les dangers de l'unilatéralisme et de la politique de la force dans les
relations commerciales. Madame le Ministre connaît bien cet objectif dont nous en avons
beaucoup discuté pendant les négociations de l'Uruguay Round. Je voudrais aussi rappeler
que la création de ce système a été le premier objectif de l'administration
américaine.
Jusqu'à
maintenant ce danger a toujours été écarté. Je suis convaincu aujourd'hui que chaque
pays Membre est bien conscient de sa responsabilité de ne pas adopter de mesures qui
peuvent mettre en péril le système dans son ensemble d'autant que, tel qu'il a été
conçu, le système est à même de donner des réponses à toutes les questions qui lui
sont posées.
Je
voudrais essayer de montrer comment, en passant du GATT à l'OMC, les Membres de notre
organisation ont fait preuve de la vision nécessaire pour mettre en place un système
juridique unique en son genre tout à la fois efficace et flexible.
ÉVOLUTION
DU GATT A L'OMC
Créée
en 1995, l'OMC a succédé au GATT en tant que gardien des relations commerciales
internationales. En ce sens, cette nouvelle organisation est le fruit d'une longue
histoire et d'une culture commune remontant à la période qui a immédiatement suivi la
deuxième guerre mondiale. L'histoire nous a appris qu'il y avait tout intérêt, pour
assurer la prospérité et la paix dans le monde, à s'appuyer sur un commerce ouvert et
non discriminatoire garanti par un système de règles négociées et ayant force
obligatoire.
Le
système de l'OMC est d'une portée sans précédent, couvrant des échanges d'environ
10 000 milliards de dollars et intégrant des secteurs essentiels de l'activité
économique tels que l'agriculture, les services et la propriété intellectuelle. Mais,
chose plus importante encore, il a assis l'ordre commercial sur des bases
institutionnelles solides, offrant pour le règlement des différends une instance
permanente et un mécanisme contraignant.
Le
GATT aussi reposait sur des règles et comportait un mécanisme de règlement des
différends commerciaux. Mais le système présentait une grave faiblesse. Toutes les
décisions étant prises par consensus, une partie perdante dans un différend pouvait, si
elle le voulait, empêcher l'adoption formelle d'une décision qui lui était contraire
et ce fut là une option à laquelle les parties perdantes ont souvent eu
recours. De ce fait, le système devenait de plus en plus inadéquat, car l'incertitude
prévalait sur la prévisibilité qu'offre un système de droit. En raison de cette
faiblesse, le système du GATT était souvent considéré comme une tribune diplomatique
où les parties cherchaient des solutions de compromis à leurs désaccords souvent trop
incertaines car ne reposant pas sur un mécanisme de droit.
Le
nouveau système de règlement des différends de l'OMC a été conçu pour remédier à
ces défauts. À présent, tous les jugements sont automatiquement "adoptés"
par les Membres de l'OMC (ce qui leur donne force obligatoire) à moins que tous les
Membres y compris la partie gagnante ne s'y opposent. C'est ce que nous
appelons dans notre jargon le "consensus négatif". Ce même principe
d'automaticité prévaut à chaque étape du processus de règlement des différends.
Cependant,
le système a conservé suffisamment de flexibilité pour permettre la conclusion de
solutions mutuellement acceptables. Le "Mémorandum d'accord sur le règlement des
différends" - qui énonce les règles convenues par tous les Membres de l'OMC
dans ce domaine - prévoit expressément qu'"une solution mutuellement
acceptable pour les parties et compatible avec les accords [de l'OMC] est nettement
préférable".
C'est
là une caractéristique très importante du système. Il ne s'agit pas d'encourager les
batailles juridiques dans lesquelles on s'en remet exclusivement au groupe spécial
("Panel") ou à l'Organe d'appel. Le but et je cite à nouveau le
Mémorandum d'accord est "d'arriver à une solution positive des
différends". Mais j'en reviens à la primauté du droit, tout règlement à
l'amiable doit être pleinement conforme aux dispositions de l'Accord de l'OMC.
La
deuxième caractéristique du système de règlement des différends de l'OMC c'est sa
flexibilité, laquelle transparaît notamment dans le fonctionnement des groupes spéciaux
qui examinent les plaintes commerciales. Ceux-ci déterminent eux-mêmes en très grande
partie leurs procédures de travail pour répondre aux besoins particuliers du litige à
l'examen.
Une
troisième caractéristique du système c'est qu'il a été conçu pour donner des
réponses finales dans des délais très rapides. C'est en fait le processus de règlement
des différends internationaux le plus rapide qu'il soit. Le respect de la rapidité est
donc un élément essentiel du système.
Pour
l'instant, le système fonctionne comme prévu. Dans environ 20 % des 150 plaintes
soumises à l'OMC, une solution mutuellement acceptable a été trouvée par voie de
consultation. En outre, à ce jour, seules 50 des 150 plaintes ont conduit à la création
d'un groupe spécial.
LA
PROCÉDURE D'APPEL
Un
autre domaine qui témoigne de la flexibilité du système et qui constitue l'une
des innovations les plus importantes de l'OMC est la procédure d'appel. La partie
à un différend qui n'approuve pas les conclusions juridiques d'un groupe spécial peut
désormais faire appel devant un nouvel organe, créé spécialement à cet effet:
"l'Organe permanent d'appel". Il y a un représentant de l'Union européenne, un
allemand, qui a été choisi par les Etats membres de l'Union européenne, non par l'OMC.
Sur les 19 rapports de groupes spéciaux qui ont été publiés depuis 1995, 16 ont
fait l'objet d'un appel.
L'Organe
d'appel ne peut pas accroître ni réduire les droits et obligations des Membres de l'OMC.
Il lui incombe plutôt de préciser, dans le contexte d'un différend donné, les
dispositions existantes de ces accords. Ce faisant, l'Organe d'appel influe de manière
notable sur l'évolution du droit commercial international. Cet Organe d'appel a eu à
traiter un certain nombre de problèmes extrêmement compliqués et controversés; par
exemple, les affaires "États-Unis - Essence" et "États-Unis
Crevettes", deux différends concernant la législation des États-Unis en matière
de protection de l'environnement. Dans ces cas, l'Organe d'appel a précisé que ces
politiques environnementales peuvent être tout à fait conformes aux exceptions prévues
dans l'application du droit commercial à condition de respecter notamment le principe de
la non-discrimination. Il s'agit d'un point essentiel pour établir un dialogue
constructif entre la politique commerciale et la protection de l'environnement.
SURVEILLANCE
DE LA MISE EN UVRE
La
phase finale du processus de règlement des différends dans le cadre de l'OMC la
surveillance de la mise en uvre des décisions est capitale. En droit
international, les décisions ou résolutions sont trop souvent négligées en raison de
la faiblesse ou de l'absence de mécanismes d'exécution. Et pourtant, le respect
intégral des décisions est fondamental pour la légitimité et la survie de tout
système fondé sur des règles. C'est précisément dans ce domaine de l'exécution que
se manifeste en grande partie le caractère unique du système de règlement des
différends de l'OMC.
Le
nouveau système définit des règles détaillées qui donnent à la partie gagnante des
moyens juridiques et en dernier ressort économiques d'obtenir de la partie
perdante qu'elle respecte pleinement les jugements rendus. Une fois que l'Organe de
règlement des différends (organe suprême en matière de règlement des différends où
siègent tous les Membres de l'OMC), a adopté les rapports du groupe spécial et de
l'Organe d'appel, la partie perdante doit indiquer dans les moindres délais quelles sont
ses intentions au sujet de la mise en uvre des conclusions formulées dans ces
rapports.
Si
la partie perdante se ne met pas en conformité dans le délai fixé généralement
pas plus de 15 mois la partie gagnante peut demander une compensation. Si une
compensation n'est pas accordée, la partie gagnante peut alors demander l'autorisation de
suspendre des concessions c'est-à-dire prendre des mesures de rétorsion à
l'égard de la partie qui ne mettrait pas en uvre les conclusions du jugement.
Je
ne prétends pas décrire en détail toute la complexité du système de mise en
exécution des décisions des groupes spéciaux et de l'Organe d'appel. Je ne veux pas non
plus courir le risque de donner l'impression que je suis en train d'interpréter les
droits des parties, ce qui notamment pourrait faire l'objet de discussions dans un cas tel
que celui de l'Affaire des Bananes. J'ai voulu indiquer seulement les lignes principales
du système et je voudrais répéter que si on va dans le détail on peut noter que le
système offre des solutions à toutes les questions qui peuvent être posées y compris
celles relatives à la compatibilité des mesures prises par un Membre pour mettre en
oeuvre les conclusions contenues dans les rapports des groupes spéciaux et de l'Organe
d'Appel.
PERFECTIONNEMENTS
Pour
évaluer le nouveau système de règlement des différends, il faut déterminer dans
quelle mesure il est utilisé et respecté par les Membres. L'OMC n'a pas
encore quatre ans et déjà 150 plaintes lui ont été soumises
c'est-à-dire plus que le GATT n'en a traité en plus de 40 ans. Un des résultats
les plus satisfaisants est l'accroissement du nombre de plaintes présentées par les pays
en développement, soit plus de 36 cas. Ceci démontre que ces pays ont confiance dans le
système. Le cas le plus significatif a été celui du Costa Rica contre les États-Unis,
où le Costa Rica a gagné et les États-Unis ont accepté de se conformer au jugement.
La
mise en uvre des résultats des groupes spéciaux a été très satisfaisante. Elle
est déjà totale dans de nombreux cas. Dans tous les autres, ce qu'il est convenu
d'appeler le "délai raisonnable accordé à la partie perdante pour procéder à la
mise en uvre" n'a pas encore été déterminé ou n'est pas encore venu à
expiration. Dans aucune des affaires soumises jusqu'ici la partie gagnante n'a dû
recourir à des mesures de rétorsion pour qu'il y ait mise en uvre.
Je
ne veux pas dire par là que le système de règlement des différends de l'OMC est
parfait. Les membres sont actuellement en train de procéder à une réflexion d'ensemble
sur le fonctionnement du mécanisme de règlement des différends pour voir si et comment,
il faut l'améliorer. Un des problèmes par exemple est celui que l'on appelle la
"transparence". Le processus de groupe spécial est en effet soumis à des
prescriptions de confidentialité strictes pour faciliter un climat favorable à des
solutions amicales entre gouvernements. Certains y voient une réminiscence de l'époque
du GATT où la politique l'emportait souvent sur le principe de la primauté du
droit et où même le règlement des différends était principalement considéré comme
une question de "négociations" uniquement entre gouvernements. À mesure que
davantage de Membres de l'OMC recourent au système et que davantage d'entreprises, de
consommateurs et de citoyens sont touchés par ses activités, l'importance donnée à la
confidentialité est de plus en plus critiquée.
Parmi
les différents éléments qui sont discutés il y a celui de garantir à l'ensemble des
Membres les mêmes chances d'introduire des plaintes et de plaider leur cause devant
l'OMC, un problème particulièrement aigu pour les pays en développement. En d'autres
termes, il s'agit d'assurer une véritable égalité à tous les pays dans l'application
du principe de la primauté du droit en leur assurant les ressources financières et
humaines nécessaires.
CONCLUSION
L'avènement
de la primauté du droit dans le système commercial international et sa force obligatoire
est, à mon avis, la caractéristique la plus importante des relations internationales
d'aujourd'hui.
Certains
voient dans cette évolution une menace pour les souverainetés nationales. La réalité
est tout autre. Le système de l'OMC élargit de fait la souveraineté des nations en leur
permettant de gérer leurs relations de manière collective et en donnant à chaque pays
qu'il soit grand ou petit les mêmes droits, obligations et
responsabilités. Aujourd'hui, ce n'est qu'en restant à l'écart du système qu'un pays
affaiblit sa capacité d'exercer sa souveraineté.
Certains
commentaires font régulièrement référence à l'influence "américaine" qui
se manifesterait de plus en plus dans les affaires de l'OMC et en particulier dans le
règlement des différends. Je ne partage pas cet avis. Le système de règlement des
différends de l'OMC a en fait été créé pour éviter les actions unilatérales
éviter une situation dans laquelle un pays peut se faire justice lui-même. On a cité la
législation dans les services financiers. Mais la libéralisation a été négociée il y
a quelques mois par la Communauté en première ligne.
Le
défi qui est devant nous est d'une importance vitale pour l'évolution des relations
internationales pour le 21ème siècle. Il s'agit de savoir si nous allons réussir dans
le système commercial et à partir de celui-ci à inspirer les autres institutions
internationales, à bâtir un système universel, basé sur un droit contraignant pour
tous et non sur l'unilatéralisme ou la force. C'est le véritable défi auquel les
Membres de l'OMC doivent faire face chaque jour de leur action.
C'est
un message difficile à faire passer dans les opinions publiques, même les plus
qualifiées. On parle de l'OMC comme d'un système de libéralisme sauvage, de marchés
sans règle, des inégalités croissantes. Certes le monde dans lequel nous vivons a
beaucoup d'aspects qui sont inacceptables, notamment la pauvreté désespérée d'un
nombre important d'hommes et de femmes. Mais pour améliorer ces fléaux du monde on a
besoin d'aménager les institutions nationales et internationales pour améliorer la
gestion collective de la mondialisation, un processus qui va au delà des échanges
commerciaux et de capitaux et qui se caractérise de plus en plus par une dimension
humaine. La mondialisation est aujourd'hui notamment le produit de nouvelles technologies
sans frontière et des télécommunications, dont la caractéristique principale est de
réduire l'importance de facteurs tels que l'espace et le temps.
La
solution n'est pas de s'opposer à ce processus inévitable, mais de s'organiser pour
mieux le gérer.
Nous
pensons, à l'OMC, avoir accompli un premier pas vers une meilleure gestion collective du
système commercial fondée sur des règles obligatoires pour tous. C'est cela la
contribution principale que nous offrons au virage du 21ème siècle. |